Petites considérations existentielles : neuf

On s’enfonce parfois dans le vide de l’existence, sans doute ce que Sartre appelle le Néant. Il est d’ailleurs un moment où le néant prend plus de place que le sentiment d’exister. Il amenuit notre souffle vital à tel point que l’on s’épuise rien qu’à vouloir se bouger. Cet état de tétanie douce pompe toute énergie ; la volonté étouffée.

J’étais depuis très longtemps dans cette configuration, un humain au centre d’un jeu, d’une société avec ses avantages et ses inconvénient, ses pièges, ses bienfaits.

Mon propre mécanisme, ma propre chimie m’échappait, je ne pus jamais saisir comment je fonctionnais profondément, de ce qui fortifiait mon souffle vital.

Ballotté. Sans père, ni mère, ni Dieu. Dans un liquide chloroformique.

Un jour vint l’effondrement, je fus déclaré inapte à continuer ma vie comme telle. Cette grande brisure faîtes de fêlures datant de tellement de temps me mettait sur le côté. Puis vint encore, d’autres blessures, physiques celles-là. Blessures sur blessures. L’âme blessée, le corps lâchant.

Au plus profond de l’hiver de mon âme, je me trouvais.

Ce que qui me mis le coup de grâce est l’Anthropocène. J’étais habitué depuis très longtemps à la folie humaine, à la destruction qu’elle engendrait mais l’extinction des espèces me mettait dans une insondable torpeur, dans un désarroi terrible. Que nous disparaissions était pour moi logico logique. Que nous détruisions la Création était tout aussi logique mais inacceptable ; que pouvais-je y faire ?

Je peinais à faire ce qui au fond de moi demeurait le plus naturel ; écrire, peindre et dessiner. N’y trouvant aucune utilité sociétale. Ce qui pourtant devait avant tout me concerner.

La course et la marche me permettait de tenir bon physiquement et mentalement. Bravant la pluie, le froid, mes blessures qui se situaient au-dessus des hanches, je pouvais courir. Courir, encore courir. Une fuite peut-être. Le sentiment d’une fuite. De grandir dans la fuite. Se fuir soi-même ? Sa destinée ? Ce dont j’étais fait, construit, assemblé et que j’avais jamais su assumer et ce depuis ma plus tendre enfance. Un imbroglio soudé à une armure impossible à transpercer.

Et Hier vint un évènement mystique extraordinaire :

j’avais posté un poème à connotation liturgique, ce qui me prend assez souvent (un quasi automatisme) exprimant le sentiment que j’avais à avoir posté ce texte « Se préparer au monde qui vient (vivre au dernier stade de l’Anthropocène) » :

 

N’en voulez pas à l’oiseau de mauvais augure.
Il n’est que le messager,
celui qui rapporte les choses déjà faites en amont.

Au contraire, remerciez-le, il est probablement le détonateur,
d’une déviation des actes à venir,
d’un évitement face à la catastrophe programmée.

Comme ces grands rapaces
que je peux observer assez souvent sur les pilonnes électriques.

Il n’y sont pas toujours et quand ils s’y trouvent, c’est leur superbe que l’on observe. Ils transforment l’atmosphère. Le cours des choses prend une dimension mystique.

On admire leur fierté.

 

Je m’étais mis à courir dans mon biotope, ma campagne. Il pleuvait tant, le vent était fort, j’avais un entrainement très compliqué. Epuisant, usant, j’étais sur le retour, la tête basse, entrain de sprinter les cinq minutes restantes, j’avais plusieurs fois déjà pensé à abandonner tant les conditions étaient compliquées, que mon cœur et mon corps étaient à plein régime, que je respirais difficilement. Je tenais avec grande difficulté, énormément. J’avais en point de mire le sol. J’étais dans un couloir, les arbres bordaient les deux côtés.

Puis vint un évènement mystique ; alors que je relevais la tête, un rapace se posa sur un arbre, grand, majestueux, une buse à une dizaine de mètres de moi. Je fus émerveillé, et d’un coup elle prit son envol, au milieu des arbres, sur le chemin, la Voie, elle m’invitait à la suivre.

A cet incroyable instant, je ne ressentais plus la douleur, je continuais avec force, la fatigue et les tensions avaient disparues. C’était un signe. Assurément. J’étais Poète, Philosophe, Peintre. Je devais faire ce que mon être me poussait à faire et ce même si je devais connaître la pauvreté ; ma destinée était là.

 

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Allons de l’avant,

allons plus haut !

L’ici-bas et l’existence

ne sont supportables

que si l’on emprunte

ce raide sentier

vers les hauteurs !

 

Friedrich Nietzsche 

 

 

 

 

 

 

Petites considérations existentielles : huit

Je suis à un âge dans lequel l’utilité des choses, des actions, n’est plus si importante. La notion d’utilité même m’a échappé ; un retour à l’enfance. Disons que les considérations matérielles, économiques, d’actualité sont d’une banalité écrasante, tellement que j’ai le sentiment qu’elles emportent bien des êtres sur leurs passages. Circulaires, elles les entourent jusqu’à les étouffer. A tel point où certains ne pensent plus, mais finissent plutôt par subir leur propre pensée. Il y a ici quelque chose d’insidieux dans la liberté de penser, atteint de pourriture, quelque chose de vicieux.

La grande autonomie du soi est-elle concevable à partir du moment où nous partons de nous-mêmes, dans un lieu donné, avec une éducation donnée, faites d’expériences vécues? La frontière se situe là ; le fait de dire « je pense librement, j’utilise ma liberté de penser ». Un biais. Une partie des « libres-penseurs » utilisent faits, thèses, et arguments pour défendre un point de vue. Ils n’ont jamais été autre chose qu’eux-mêmes.

Finalement, ils tentent de donner du poids à leur vision du monde, elle-même fruit d’autres visions du monde données par les média, et gens en chaîne (souvent sur les réseaux sociaux). Ils pensent pour eux. La fameuse liberté de penser des fiers ne les ramènent donc qu’au point de départ, et cet affichage qui frise souvent avec l’insolence et le manque de respect pour qui n’a pas la même vision que leur monde, en est une belle preuve. Se pâmer en se disant libre est à la fois immature et irraisonné. Certains vont même jusqu’à dire qu’ils se sont faits tous seuls…Ils sont nés d’une dame vierge ou sorti du cosmos, tétant les fruits des arbres de la forêt…

.Je ne vois là que confort et conformisme ; chaque point de vue est défendable selon l’articulation que l’on donnera à ses arguments et à la dialectique employée.  Puisque les joutes, pauvres joutes souvent, ne servent à rien d’autre qu’à vouloir persuader l’autre, qui lui aussi veut persuader l’autre et ce, sans fin, aucune. Schéma renouvelable à l’infini.

Pourquoi ne pas prendre alors un autre chemin ? Celui de la haute raison ? Nous n’avons pas tous tort, nous n’avons pas tous raison. Il n’y a là que des gens avec des pensées qui s’entendent ou ne s’entendent pas. Leur vision du monde est pourtant là, et existe.

Je parlais de biais plus haut ; il me semble important qu’un libre penseur doit avoir ces questions en tête, elles sont des plus importantes : « Et si je me trompais? Suis-je guidé par ma raison ou par mes émotions? Suis-je guidé par les deux? Par les médias ? Que défends-je? Qu’ai-je à prouver? ».

On n’est jamais autre chose que son propre concept ; tout ce qu’on nous a mis et s’est mis dans le crâne. Du partiel. Encore.

Penser contre soi-même ou ne pas penser.

Pour me fêter

Il te faut ne pas comprendre la vie,
elle deviendra une fête alors. 
Et laisse venir chaque jour,
comme un enfant, en marchant,
de chaque vent,
se fait offrir maintes fleurs. 

Les rassembler, les conserver
ne lui effleure pas l’esprit. 
Il les détache doucement des cheveux
dont elles étaient si volontiers prisonnières,
et tend les mains vers les chères jeunes années,
en en espérant de nouvelles. 

 

Raine Maria Rilke (1904)

Petites considérations existentielles : sept

J’ai peur que ce que j’écris soient mal compris. Pourtant cela me semble inévitable. Il n’est pas question là de qualité, certains sont bien meilleurs que moi en termes d’impact, de style, de précision. Il s’agit là de transmission de soi, d’une vision. D’occupation d’espace par l’écrit, de la transmission d’états et d’idées.

J’espère au moins donner matière à penser.

Pourquoi m’inquiète-je de cela ? Une sentiment d’illégitimité sans doutes, moi qui ne suis du milieu de l’écriture, de la pensée, qui suis dans un rôle d’exécutant du Capital. Fait pour servir et qui ne le veut plus tellement, voire plus du tout. Usé par la mécanique presque imposée par l’économie et le besoin d’argent pour vivre.

Je me dois d’être réaliste ; peu me lisent, ma production étant assez faible (je ne suis arrivé au bout d’une nouvelle, d’un texte), alors pourquoi s’inquiéter encore ?

Je pense à l’Ecclésiaste ici ; la vanité de ce que l’on fait parfois frappe, au point où l’on se demande l’utilité de ce que l’on fait. Et bien que dans le fond, nous le savons, nous savons bien que ce n’est qu’un sentiment, une fabrication mentale, encore une, nous tombons quand même dans le piège. « Rien de nouveau sous le soleil ».

Et puis qu’importe, relevons-nous, nous sommes faits pour certaines choses qui nous dépassent, de presciences, de tropisme, laissons-les à ce qu’elles sont, ne les réprimons pas, il est encore plus grande vanité que la plus grande des vanités que d’étouffer l’intuition ;

 

Ne t’inquiète plus,

tout va et ira bien.

Le passé n’existe pas.

Le plus grand t’est permis ;

Tu es de ceux faits

pour briller.

Petites considérations existentielles : six

N’est-il pas évident qu’il faille un minimum de prétention pour écrire et surtout montrer ses textes ? Celui qui dit ne rien attendre ne ment-il pas ? En ce sens que ; peu importe la façon dont les choses sont faites, il y a bien un effet sur l’âme à la suite de l’action. Pourquoi aborde-je cette question ? Elle m’est venue après la lecture de l’incroyable ouvrage d’Eric Baret « La joie de ne rien être » qui m’a beaucoup touché par sa profondeur, son simplisme puissant.

Il est là une lumineuse évidence, nous faisons les choses pour les résultats ou les effets que l’action procurent, même si le résultat importe peu. Si l’action est le plus important, nous faisons les choses pour l’effet découlant de l’action, qui est l’action en elle-même.

De cette dynamique, je peux conclure que nous ne faisons jamais rien gratuitement, par pur don. Il y a là toujours une répartie venant à l’égo. Et même si nous faisons ce que nous ne voulons pas, cela nous coutera quelque chose. Cette approche rationaliste est occidentale. Si aujourd’hui, je supprime la prétention (je fais les choses pour les faire) et le calcul d’un probable résultat . Que j’approche les choses de façon détachée. Que reste-t-il ? La vie pour la vie ? L’action de vivre pour vivre ? Abrogation du psychisme ? Le pur instant présent ? Approche tantrique, plutôt orientale, guidée par ses modalités :

Laisser la mentalisation, le psychisme, les concepts de côté. Ne pas vouloir tout comprendre, tout expliquer, tout interpréter. Ne pas vouloir être autre chose que ce qu’on est. Vivre l’impermanence du Monde, du petit soi. Quitter son rôle. Vivre le Cosmos d’un ébahissement extatique. Balayer la prétention, le passé. Révéler l’espace poétique du tout. Si tout est concept ; vision, ressenti, passé, souvenirs, société…Il y a une grande force chez celui qui, le sachant, pourra retourner la mentalisation de ses concepts ; devenir maître de jujitsu. S’amuser en les annihilant un à un, les faire crouler sous leur propre poids.

L’émotion devant un coucher de soleil. Le silence comme plus grand bien. Les pistes à creuser pour l’homme contemporain occidental sont là, elles sont dans l’abandon de la prétention à être autre chose que ce qu’il est, de facto, le temps passant il le sera automatiquement. Passer à côté de sa vie est une fable. Qui accepte les choses ira par delà les choses. Avec la souplesse et l’élasticité émanant du détachement, il libéra les énergies pures pour un déploiement inattendu. Un plus grand Soi. Un apparentement à l’Ataraxie ; simplement être en paix avec soi-même.

Et la meilleure façon de l’être est de commencer à laisser toutes les prétentions de côté, en vivant sa corporalité, ne pas penser, vivre les cinq sens (sixième : intuition). Se sentir petit face au vaste monde, qui n’a cure de l’être et du faire, et de ce que l’on pourrait ou voudrait bien faire.

Le monde n’est-il pas intrinsèquement fait pour le silence ? Enlevez l’Homme, vous l’entendrez.

 

 

 

 

Petites considérations existentielles : cinq

Que les mots et les pensées disparaissent aux confins du néant. Qu’ils dansent, virtuoses, dans un annihilement sublime. Ils ne me manqueront pas.

J’ai pour ma part que bien trop vu la peine et les misères des Hommes. Elles sont sans cesse renouvelées, éternel recommencement des afflictions. Et il me semble que l’état de gaieté, de joie, de retour à l’état de la petite enfance, celui proche de l’Ataraxie se construit dans le silence, avec le silence, dans la contemplation – le non être. L’absorption du soi par le monde.

Le chemin de la réflexion, de la raison, a ses vertus, mais il y a là comme un forçage de l’esprit qui amène encore a plus d’efforts. Il y a là mouvement de pensée qui fait chauffer le cerveau. Et comme le savent les inactuels ; philosopher, penser, c’est être en mouvement. Vivre et penser une vérité qui est impossible à atteindre.

Mais il me semble encore que le plus grand état que l’on puisse s’offrir est celui-ci ; le pur état de tranquillité, lorsque l’âme rejoint l’essence du monde, qu’elle est rassasiée sans la moindre pensée, sans la moindre considération, un pur sentiment d’existence ayant balayé les concepts et le mental. Là pour moi, il arrive un stade où la non-pensée dépasse la pensée car on arrive au même point par la tranquillité et liquidité plate, tandis que l’autre vient par force et vigueur avec comme mécanique le toujours plus sans jamais de fin véritable ; une toupie tournant.

La fin de la non pensée est l’état du moment, sans but. Rien. Pur sensation d’être là, au monde, le monde en soi. ; une toupie ayant tourné.

Vivre la poésie du monde.

 

« Utiliser la pensée pour comprendre la réalité n’est qu’une illusion ; si on se préoccupe de la victoire ou de la défaite, tout est perdu. » Tesshū

 

 

Petites considérations existentielles : quatre

Un transfuge irrévocable s’est fait dans mon être. Je suis passé à un stade où seules la quiétude, la connaissance et la création comptent. Honnis de la cité dès mon plus jeune âge, incompris de ma classe sociale, j’ai découvert il y a peu quel taoïste je suis dans le fond. J’ai toujours fui les gens, la société, tout ce qui est conçu non pas pour grandir mais rapetisser. Futilités ambiantes. Ne jamais se contenter de l’évidence.

Il a fallu nombre d’années pour arriver à ce déchirement presque total. Je porte encore de nombreux stigmates de mon ancien moi occidentalisé. C’est journalier même. Un travail abrutissant, à la botte du grand capital, dans un lieu créé par le très grand capital. Au milieu de la Culture de masse, j’évolue. Je suis dans le rôle d’un Epictète moderne qui se crée liberté dans un monde superficiel, avec le spirituel et le poétique du quotidien comme guides.

Je ne suis ennuyé que le monde soit de la sorte, les choses sont comme elles sont et d’après l’Histoire nous voyons qu’il est long et souvent très pénible de changer une société vers plus d’Humanité. Le cadre est ce qu’il est, il peut toujours balancer d’un côté comme de l’autre. Le monde tel qu’il est, avec ses effets pervers, ses contre-effets, son imprévisibilité. Le mal permettant de créer du bien par contrecoups, et inversement. C’est ici que je veux en venir ; les biais d’Humanité, le caractère profondément imparfait et volatile de l’Être humain. Du spectre très bon à très mauvais. Impermanent. J’avoue souvent être déboussolé par cette nature ; le pire des systèmes peut produire quelques très bonnes âmes et le meilleur (le moins pire) les pire des âmes. N’y a-t’il pas là un champ d’exploration à lancer ? Il fut un temps, j’aurais bien tenter de le faire, aujourd’hui plus du tout. Il en va ainsi d’énormément de sujets, pourquoi ? Parce que jamais rien ne tient sur la longueur. Et que ces efforts de pensées dans la configuration dans laquelle je me trouve ne me permette pas de trouver réponses satisfaisantes. Il me semble là que jamais la vérité n’éclate. Il y a suppositions, exemples utilisés, contre-exemples en barrière pour prouver que tout et rien sont prouvables. Conceptions encore. Le mur. Nœuds gordiens. Oui et non. Je vois où ma liberté de penser commence et ou elle s’arrête.

Bien que je sache que les politiques politiciens ont tout intérêt à ce que nous ne prenons part aux débats, aux décisions quant à la cité, il est évident pour moi que je n’existe pas. De la petite classe à la classe moyenne, je me situe, et c’est en cela que j’ai cité Epictète plus haut. Je suis descendant de petites mains. De ceux qui ne savent charmer ou mentir pour arriver à leurs fins. Descendant d’agriculteur, de servante, de mineur, de batelier, de la méditerranée. Qui même en droit, pour ne faire de vague, ne les défendront pas. Et sans désespoir, j’avance aujourd’hui vers l’Ataraxie, un effacement de la pensée occidentale contemporaine ; qui est essentiellement aujourd’hui pugilat, pensée de consommateur-consommant, d’individu roi avant la collectivité. J’ai peut-être été trop idéaliste à la base et pas assez combatif sans doutes. La bêtise est illimitée, épuisante, et à l’écart, ne me sentant légitime je fais le jeu de l’ambiant. Taoïsme. Petite communauté. Loin de la fureur du monde. Je crois qu’il est là la meilleure façon pour moi de me sentir un peu vivant, au minimum un peu vivant.

Au fond n’ai-je pas été taillé pour amener des sous, faire du PIB ? Un petit outil. M’a-t-on ne serait-ce qu’une fois exposer ce qu’est la bonne vie, la belle vie, la pensée, la critique, la parole libre, l’Altruisme, l’Humanisme ? Entre les écrans de télévision, n’ai-je pas grandi par procuration, dans la peur d’un monde dont nous ne comprenons pas grand chose ? Exposé à une furie perpétuelle de guerre et de catastrophes, de prêt-à-penser, de sexisme, de publicités de junkfood pendant les évènements sportifs(cohérence…), se faire hanounaniser presque partout.

Jamais nous ne sommes mis face à un grand projet humaniste où nous pourrions prendre place avec fierté, ne serait-ce qu’avec l’esprit. Dans un discours positif et libertaire, rassembleur. A l’échelle d’une Nation, ce n’est même pas envisageable. Sommes-nous tellement différents pour que jamais cela ne puisse arriver ? Sourire dans la rue, être précautionneux, poli, est devenu utopique pour grand nombre. Nous voyons ici à quel point notre société est en souffrance. L’individu roi est à l’image de la société, de la compétitivité ; du petit moi avant les autres, l’empathie enfouie au loin, du toujours plus, du toujours plus vite.

Est-ce si difficile de donner ne serait-ce que le d’un monde plus gai. Cela coute-t-il tellement cher individuellement et collectivement de donner un sentiment de gaieté quotidien, sans tomber dans l’abrutissement de masse ? Il y a à repenser la notion de spirituel chez nous ; savoir être. Souvent, je pense à Schopenhauer, à Lao Tseu et à tant d’autres et je me dis ; qu’est-ce qui cloche chez nous ?  Dans le fond qu’est-ce qui cloche ? Il s’avère que c’est assez simple ; nous aimons que trop les chimères, nous avons peur du réel, nous ne savons gérer nos émotions, nous sommes effrayés par l’inconnu, l’autre, nous fonctionnons par préjugés, par visions faussée du monde – essentiellement médiatique (nombre d’Américains pensaient que la guerre était en guerre civile lors des émeutes de banlieues il y a quelques années). Ce qui nous amène presque tous à avoir une attitude austère envers le monde. Cette attitude qui elle aussi nourrit l’austérité du monde. Spirale infernale. Elle est certainement cassable. Il y a énormément de pistes à envisager, il y a congrégations d’actions politiques à faire sur plusieurs étages de la société. Travailler sur le sentiment d’appartenance à une grande Humanité est plus que faisable. Découvrir les âmes, les rendre plus belles est aussi un travail. C’est un travail de système et individuel. Mais restons prudents :

« Il n’y a que trois ressorts fondamentaux des actions humaines, et tous les motifs possibles n’ont de prise que sur ces trois ressorts. C’est d’abord a) l’égoïsme, qui veut son propre bien (il est sans bornes) ; b) la méchanceté, qui veut le mal d’autrui (elle va jusqu’à l’extrême cruauté) ; c) la pitié, qui veut le bien d’autrui (elle va jusqu’à la générosité, la grandeur d’âme). Toute action humaine doit être ramenée à l’un de ces trois mobiles, ou même à deux à la fois ». Schopenhauer

Darwin et Kropotkine ont parlé de l’entraide, basé sur un certain égoïsme communautaire. Elément qui peut enrayer la fameuse loi du plus fort – l’Union fait la Force. Il m’est intuition que l’aboutissement de l’Homme se trouvera dans l’entraide totale. La fin de son évolution se situe là, dépassement des petites communautés sans pour autant les oublier :

L’entraide intégrale !

« L’homme doit s’élever au-dessus de la vie, il doit comprendre que les incidents et les événements, les joies et les douleurs n’atteignent pas son moi meilleur et intérieur, que le tout n’est qu’un jeu ». Schopenhauer

 

 

 

 

 

 

Petites considérations existentielles : trois

Il y a un destin pour lequel nous sommes appelés, une programmation difficilement descriptible par le fond – nous faisant tendre vers ce que nous sommes et devenons. Une force sous-jacente. Une balance entre la volonté d’être et tout ce qui la bloque.

Un ami me fit remarquer lors de l’une de nos interminables discussions qu’il est fort occidental comme attitude de gratter, de rechercher les causes, de déconstruire, de localiser. Que cette démarche est scientifique. Que nous l’utilisons bien trop et que nous pouvons simplement en apprécier les effets, ce avec l’aide de quelques presciences. Nous désincarcérer de cette fameuse démarche du raisonneur-raisonnant nourri d’imprécisions constantes et de « peut-être » tantôt froids, tantôt désabusés, tantôt libérateurs.

Ses affirmations me poussèrent à me demander à cet instant si j’étais sur la bonne voie, moi qui ai un projet de livre attaché à la philosophie, qui utilise très souvent la déconstruction, la démarche raisonnante. Laquelle me demande plus d’efforts que l’extase tantrique, cette démarche que je tends à pratiquer de plus en plus ; la poésie de l’instant, la sortie du soi par l’intermédiaire de la visée et vision méditative. Une philosophie poétique de l’atmosphère. Une inspiration physique et mentale du Monde. Cela peut aller d’éléments les plus communs aux plus exceptionnels. Une captation poussant au non-être, déclenchant le ressenti poétique puissant, hors-du-temps.

Fusion avec le cosmos.

Un autre jour, lors d’une dégustation de bières fameusement bonnes. Tandis que la a fin de la dégustation venait – nous étions à la dernière bière –  je me retrouvai à parler avec grand plaisir de permaculture, de potager, de résistance par les actes face à une société de dangereuse abondance, avec un jeune homme de ma tranche d’âge. Plein de vie et d’entrain, nous échangions nos expériences potagères, de la vie liée à celle-ci, de notre production de légumes (très faible cette année). Je lui dis que s’il eut fallu compter dessus, je serai déjà mort depuis longtemps. Le tenancier de l’échoppe intervint d’une tranchante remarque de vérité : « Si tu devais en vivre, tu en vivrais ». Il me rappelait que, bien que j’avais l’énergie, je n’avais pas encore la connaissance nécessaire, la main grande amie de la terre, une bonne connaissance du cosmos que pour arriver à un résultat proche de l’autosuffisance. Chose dure.

Tout s’apprend. De l’extase à la phénoménologie. Il faut là quelques bons maîtres, et envie aiguisée. Ou au moins l’un des deux.

Après cette phrase du tenancier, nous commençâmes à discuter littérature (ce que je connais très peu) mais il se passa là grande chose. Mon comparse d’un soir était fan de Bukowski, Toole, Steinbeck, lui connaissait très bien la beat generation (moi d’essence) et ce constat m’interpella. Moi aussi j’ai adoré ces auteurs, ils m’ont beaucoup touché et m’ont donné l’image d’un autre monde possible, essentiellement interne. Moi aussi j’ai idée du maraichage comme métier un jour, comme lui. Lui et moi adoptons le même style de vie, avons les mêmes envies, il venait aussi d’avoir une petite fille, aimait des auteurs non-académiques. Un parfum de libertarisme flottait. Etait-ce dû à notre jeunesse ? A un tendance de l’époque ? Peut-être, sommes-nous simplement taillé dans le même bois. Je lui posais alors une fameuse question : « as-tu déjà souhaité écrire ? ». Au vu de ses yeux étincelants à l’entente de la littérature, je ne pus m’empêcher de la poser. Puis le courant passait extrêmement bien. Il me répondit que oui mais qu’il n’avait pas le temps. Là je devinais grâce à mon expérience et à son attitude, à un regard désœuvré, que cette réponse n’était pas totalement vraie, qu’un sentiment d’illégitimité était imprimé en lui. Je lui rétorquai qu’on en rediscuterait un jour (il se faisait tard), qu’il y avait là quelques pistes libératrices à creuser s’il voulait au fond de lui être créateur-créatif.

Cette discussion me rappela à quel point la dimension d’extase, de plaisir, d’effervescence de l’esprit me fut donnée lors de la lecture d’excellents écrivains. Mais aussi la tétanie venant, la naissance de l’envie de faire comme eux, avec en contre-point ce fameux sentiment de petitesse face à pareil grandeur.

La tétanie ! Le blocage.

Se sentir mauvais dès les premières phrases écrites. Cruels sentiments. Mais le propos n’est pas là ; par ces écrivains je relie ici l’attitude extatique de quotidien cité au-dessus. Se fondre dans les espaces de l’esprit par le monde, et ce avec la plus grande délectation. Ils nous y invitent, nous y poussent, nous y jettent. Contrebalance face à la rigueur de la philosophie parfois si énergivore, qui dans mon cas, me fait passer à côté du duveteux de la pensée. La raison et l’analyse raidissent mon corps et mon âme, la démarche me rend raide. Alors que la métaphysique, la poésie, me pousse à l’envolée légère, vers la souplesse. Il y là quelque chose à développer ; la souplesse d’âme !

Poético-philosophie du quotidien.

Nous finissions la discussion et fruit d’un heureux hasard, le tenancier m’apprit que la dernière bière, celle que nous buvions alors que nous discutions, était américaine. Le jeune homme et sa femme venait de tirer sa révérence. Je me mis à rire du hasard de la vie.

 

« Un être libre, c’est rare, mais tu le repères tout de suite, d’abord parce que tu te sens bien, très bien quand tu es avec lui. » Charles Bukowski