Petites considérations existentielles : huit

Je suis à un âge dans lequel l’utilité des choses, des actions, n’est plus si importante. La notion d’utilité même m’a échappé ; un retour à l’enfance. Disons que les considérations matérielles, économiques, d’actualité sont d’une banalité écrasante, tellement que j’ai le sentiment qu’elles emportent bien des êtres sur leurs passages. Circulaires, elles les entourent jusqu’à les étouffer. A tel point où certains ne pensent plus, mais finissent plutôt par subir leur propre pensée. Il y a ici quelque chose d’insidieux dans la liberté de penser, atteint de pourriture, quelque chose de vicieux.

La grande autonomie du soi est-elle concevable à partir du moment où nous partons de nous-mêmes, dans un lieu donné, avec une éducation donnée, faites d’expériences vécues? La frontière se situe là ; le fait de dire « je pense librement, j’utilise ma liberté de penser ». Un biais. Une partie des « libres-penseurs » utilisent faits, thèses, et arguments pour défendre un point de vue. Ils n’ont jamais été autre chose qu’eux-mêmes.

Finalement, ils tentent de donner du poids à leur vision du monde, elle-même fruit d’autres visions du monde données par les média, et gens en chaîne (souvent sur les réseaux sociaux). Ils pensent pour eux. La fameuse liberté de penser des fiers ne les ramènent donc qu’au point de départ, et cet affichage qui frise souvent avec l’insolence et le manque de respect pour qui n’a pas la même vision que leur monde, en est une belle preuve. Se pâmer en se disant libre est à la fois immature et irraisonné. Certains vont même jusqu’à dire qu’ils se sont faits tous seuls…Ils sont nés d’une dame vierge ou sorti du cosmos, tétant les fruits des arbres de la forêt…

.Je ne vois là que confort et conformisme ; chaque point de vue est défendable selon l’articulation que l’on donnera à ses arguments et à la dialectique employée.  Puisque les joutes, pauvres joutes souvent, ne servent à rien d’autre qu’à vouloir persuader l’autre, qui lui aussi veut persuader l’autre et ce, sans fin, aucune. Schéma renouvelable à l’infini.

Pourquoi ne pas prendre alors un autre chemin ? Celui de la haute raison ? Nous n’avons pas tous tort, nous n’avons pas tous raison. Il n’y a là que des gens avec des pensées qui s’entendent ou ne s’entendent pas. Leur vision du monde est pourtant là, et existe.

Je parlais de biais plus haut ; il me semble important qu’un libre penseur doit avoir ces questions en tête, elles sont des plus importantes : « Et si je me trompais? Suis-je guidé par ma raison ou par mes émotions? Suis-je guidé par les deux? Par les médias ? Que défends-je? Qu’ai-je à prouver? ».

On n’est jamais autre chose que son propre concept ; tout ce qu’on nous a mis et s’est mis dans le crâne. Du partiel. Encore.

Penser contre soi-même ou ne pas penser.

Pour me fêter

Il te faut ne pas comprendre la vie,
elle deviendra une fête alors. 
Et laisse venir chaque jour,
comme un enfant, en marchant,
de chaque vent,
se fait offrir maintes fleurs. 

Les rassembler, les conserver
ne lui effleure pas l’esprit. 
Il les détache doucement des cheveux
dont elles étaient si volontiers prisonnières,
et tend les mains vers les chères jeunes années,
en en espérant de nouvelles. 

 

Raine Maria Rilke (1904)

Fuite

La terre Voluptueuse terre,

me donnait les quelques images,

que j’avais grande envie et encore force de voir.

 

Derrière le champ économique,

je voyais autre chose.

Un autre destin de vie.

Un Monde hors Marketing. Un grand Monde.

 

Hors divertissement machinisé,

et sans fin.

Une sortie du perpétuel bal des nouveautés et critiques en tous genres.

 

Ô quel grand bien me procure cette fuite hors du monde.

Aux orées du moi.

Je sens être autre.

Je me vois entouré de grandes pensées et de grands penseurs.

 

Dans le temps long,

non interrompus par la publicité.

Il m’est permis d’apprécier l’Art.

De faire de ma Vie un début d’Art.

 

De prendre livres, pinceaux et plumes.

De prendre le temps de faire des choses banales.

Pain, poules, potager, Cosmos.

Loin de l’instantanéïsme, je trône.

 

Il me sent être comme le voyageur contemplant – ma Vie,

avec du goût et de riches nutriments.

Avec parfois,

quelques amertumes de ne m’être réveillé avant,

je l’avoue,

Mais je sais que le réveil d’aujourd’hui,

est moins beau que les réveils à venir.

 

Ô Providence soit clémente. Donne moi les clefs pour demeurer,

hors du monde, un peu plus.

Je ne veux plus être de ces petits homo economicus,

ce petit homme, à la tête coupée, courant derrière quelques deniers.