Petites considérations existentielles : neuf

On s’enfonce parfois dans le vide de l’existence, sans doute ce que Sartre appelle le Néant. Il est d’ailleurs un moment où le néant prend plus de place que le sentiment d’exister. Il amenuit notre souffle vital à tel point que l’on s’épuise rien qu’à vouloir se bouger. Cet état de tétanie douce pompe toute énergie ; la volonté étouffée.

J’étais depuis très longtemps dans cette configuration, un humain au centre d’un jeu, d’une société avec ses avantages et ses inconvénient, ses pièges, ses bienfaits.

Mon propre mécanisme, ma propre chimie m’échappait, je ne pus jamais saisir comment je fonctionnais profondément, de ce qui fortifiait mon souffle vital.

Ballotté. Sans père, ni mère, ni Dieu. Dans un liquide chloroformique.

Un jour vint l’effondrement, je fus déclaré inapte à continuer ma vie comme telle. Cette grande brisure faîtes de fêlures datant de tellement de temps me mettait sur le côté. Puis vint encore, d’autres blessures, physiques celles-là. Blessures sur blessures. L’âme blessée, le corps lâchant.

Au plus profond de l’hiver de mon âme, je me trouvais.

Ce que qui me mis le coup de grâce est l’Anthropocène. J’étais habitué depuis très longtemps à la folie humaine, à la destruction qu’elle engendrait mais l’extinction des espèces me mettait dans une insondable torpeur, dans un désarroi terrible. Que nous disparaissions était pour moi logico logique. Que nous détruisions la Création était tout aussi logique mais inacceptable ; que pouvais-je y faire ?

Je peinais à faire ce qui au fond de moi demeurait le plus naturel ; écrire, peindre et dessiner. N’y trouvant aucune utilité sociétale. Ce qui pourtant devait avant tout me concerner.

La course et la marche me permettait de tenir bon physiquement et mentalement. Bravant la pluie, le froid, mes blessures qui se situaient au-dessus des hanches, je pouvais courir. Courir, encore courir. Une fuite peut-être. Le sentiment d’une fuite. De grandir dans la fuite. Se fuir soi-même ? Sa destinée ? Ce dont j’étais fait, construit, assemblé et que j’avais jamais su assumer et ce depuis ma plus tendre enfance. Un imbroglio soudé à une armure impossible à transpercer.

Et Hier vint un évènement mystique extraordinaire :

j’avais posté un poème à connotation liturgique, ce qui me prend assez souvent (un quasi automatisme) exprimant le sentiment que j’avais à avoir posté ce texte « Se préparer au monde qui vient (vivre au dernier stade de l’Anthropocène) » :

 

N’en voulez pas à l’oiseau de mauvais augure.
Il n’est que le messager,
celui qui rapporte les choses déjà faites en amont.

Au contraire, remerciez-le, il est probablement le détonateur,
d’une déviation des actes à venir,
d’un évitement face à la catastrophe programmée.

Comme ces grands rapaces
que je peux observer assez souvent sur les pilonnes électriques.

Il n’y sont pas toujours et quand ils s’y trouvent, c’est leur superbe que l’on observe. Ils transforment l’atmosphère. Le cours des choses prend une dimension mystique.

On admire leur fierté.

 

Je m’étais mis à courir dans mon biotope, ma campagne. Il pleuvait tant, le vent était fort, j’avais un entrainement très compliqué. Epuisant, usant, j’étais sur le retour, la tête basse, entrain de sprinter les cinq minutes restantes, j’avais plusieurs fois déjà pensé à abandonner tant les conditions étaient compliquées, que mon cœur et mon corps étaient à plein régime, que je respirais difficilement. Je tenais avec grande difficulté, énormément. J’avais en point de mire le sol. J’étais dans un couloir, les arbres bordaient les deux côtés.

Puis vint un évènement mystique ; alors que je relevais la tête, un rapace se posa sur un arbre, grand, majestueux, une buse à une dizaine de mètres de moi. Je fus émerveillé, et d’un coup elle prit son envol, au milieu des arbres, sur le chemin, la Voie, elle m’invitait à la suivre.

A cet incroyable instant, je ne ressentais plus la douleur, je continuais avec force, la fatigue et les tensions avaient disparues. C’était un signe. Assurément. J’étais Poète, Philosophe, Peintre. Je devais faire ce que mon être me poussait à faire et ce même si je devais connaître la pauvreté ; ma destinée était là.

 

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Allons de l’avant,

allons plus haut !

L’ici-bas et l’existence

ne sont supportables

que si l’on emprunte

ce raide sentier

vers les hauteurs !

 

Friedrich Nietzsche 

 

 

 

 

 

 

De l’annihilation du consommateur-consommant

Quelque part entre ce que le monde nous promeut, entre ce que l’on se promet, entre les prétentions « psychiques » et matérielles ; celles du vouloir avoir, de la possession, du labeur passé à l’obtention de choses diverses dont souvent l’on finit par se lasser (voire même dont nous nous lassons de nous lasser) et du vouloir être. Entre la mécanique fuitée du désir et la mécanique de l’avoir, il y a un champ, un champ ontologique de vouloir vivre, de création, de fixation d’un grand soi, d’un plus grand soi, de vision, d’une vie harmonieuse, d’une vie en paix avec elle-même et le monde qui l’entoure. Un écart entre ce que le système nous amène à être ; le consommateur-consommant et l’être pleinement créatif, en pleine possession de son être, allant vers ses potentialités, conscient de ses actes, de ses émotions, dépouillé des turpitudes amenées par l’extérieur, celui qui a le contrôle de son émotivité, qui n’est plus dupe face à lui-même, à ce que l’on a amené à être.

Il serait infantile de parler de liberté totale mais plutôt d’une sensation, d’un sentiment de liberté totale. Une liberté résignée. Venant d’un découpage, d’un tri, d’un auto-examen entre ce qu’il peut et ne peut pas, ce qu’il doit et ne doit pas. Une introspection face à soi et au système donné. Face à ses prétentions et ses propres possibilités. L’Homme du ressentiment nietzschéen vient de là ; de la frustration de n’être ce qu’il aurait voulu être et de n’avoir ce qu’il veut. Un monde qui n’est pas à son image. Un moi fuyant vers un néant destructeur.

Dans le système de la profusion et de l’immédiateté, il est possible de vivre heureux et serein, sans avidité face aux situations communes de la vie donnée par les structures, vie qui en occident est guidée par le consumérisme (J’achète donc je suis, je joui donc je suis) ; religion de l’Homme contemporain d’ici. Le confort tend à effacer le sens profond, ontologique, de la vie humaine. La dimension transcendantale de l’individu. L’amenant à devenir un être gris, béat, réactionnaire, plaintif. Il suffit de faire quelques tours dans les rues, dans les galeries marchandes pour le voir. La gaieté ne se lit ni dans les gestes, ni sur les visages. Il ne s’agit pas là de contenance mais plutôt d’une perte de la lueur sacrée, de la luminescence de gaieté et joie de vivre. L’inverse est plutôt visible ; posture grise, regard vide, blasé, uniformisation de l’attitude et des envies. Quelque chose de peu naturel. 

Alors oui, le prolongement du conformisme et du système marchand est visible, est palpable. Le tout tout-de-suite. D’aucuns verront dans mon message une forme réactionnaire. Je leur dirais que face aux flux du monde, il est d’importance que quelques personnes stoppent, prennent son pouls et respirent, qu’une action amène la réaction. Une vision des plus holistiques possibles. L’économie n’est pas le seul moteur de l’Humanité. 

Si le postmodernisme ; l’évacuation de la religion chrétienne/catholique de la sphère publique nous amène à un nihilisme profond, qu’aurions-nous gagné de grand en termes d’être ?

Nous allons tous vers la mort, et ne vaut-pas mieux y aller lentement ?

Dans le toujours plus vite de notre société, le temps laissé à rien nous dépossède de nous-même. Il nous prive de notre faculté à la contemplation et à l’oisiveté, qui amènent à la réappropriation de soi, de son rythme, à l’élan vers le cosmos, vers l’Ataraxie.

Le ressentiment de la plupart ne serait-il pas du non-être ? Un être manqué ? Le fameux sentiment de passer-à-coté-de-sa-vie affirmé par 50% de la population française ? Mais dans le fond quel est-il ? Est-ce là une vision trop haute de ce que l’on peut et veut faire ? Ou une forme de manque de courage, de convention prise en amont de sa vie ? Un désœuvrement face à son moi profond ?

Tout est lui, tout comme la connaissance, l’état mental d’un individu est aménagé tel une toile d’araignée ; connectiques, réseaux nerveux, fluides, synergie, de l’état de ses articulations, du fonctionnement de son estomac (les fameux neurones dans le ventre dictant l’humeur au cerveau), une agrégation d’éléments agissant sur le moi et la perception du monde. C’est en cela que nous pouvons voir l’importance du tout dans la vie. La vitalité d’une personne peut dépendre d’une seule pilule, du climat, d’un aménagement de chambre. Cela ne peine par l’Homme ayant le sentiment d’être sur la Voie. La seule, l’unique, car il ne peut en être autrement. La joie surgit d’un balayement d’une nostalgie d’un passé conceptualisé, et d’une acception du monde et du soi tels qu’ils sont. L’éviction des prétentions. L’Ataraxie se mérite. Être loin du consommateur-consommant à un prix ; celui du dépouillement de toutes ces chimères. L’Homme qui n’est plus seulement guidé par ses envies, envies qui sont parfois affirmés comme besoins. L’Homme qui n’est plus le pantin du système, d’un bonheur promis par le Marketing, par les choses hors de lui.

Devenir l’Homme, la Femme, qui détient tout. Qui fait le serment du Moins Mais Mieux. Une attitude stoïcienne. Gaieté en lui-même. Comment cela se peut-il ?

Nous avons beaucoup à apprendre de nos pairs sur le sentiment d’une vie bonne, réussie ; c’est-à-dire l’évacuation des frustrations (en grosse partie créée par le système marchand). Il m’est idée qu’aujourd’hui les douleurs viennent en grande partie du psychisme et non pas par des douleurs corporelles dues à une vie austère. Le confort de vie ayant augmenté, la vie est bien moins pénible au niveau effort qu’avant. Pourtant, nous notons les divers burnout toujours en croissance et les douleurs qui y sont liées, douleurs de nature psychique qui se déversent sur le corps (mal de dos, alors que peu portent de lourdes charges).

Schopenhauer nous dit que le bonheur est aux mieux l’absence de douleur. Pour ma part, je crois aux douleurs fondatrices de l’être – celles qui amènent à un mini hapax existentiel, l’effort amène la souffrance qui amènent aussi aux belles et grandes conquêtes existentielles. Au dépassement. Ce qui est trop sous-estimé. Il y a bien plusieurs types de douleurs et plusieurs finalités à la douleur. 

Et si certains ont surreprésenté la grande santé dans leur philosophie, à cause essentiellement de leur piètre santé, ils n’ont eu là que bien raison de le faire !

Surjouons mais surtout, appliquons-nous à être en Grande Santé !

 

Silence

Les mots, du bruit, nous arrachent du silence. La vérité ne veut rien dire. Sa parole est un cri puissant, un cri muet, un rien dire. Ne rien dire est la seule vérité qui vaille la peine d’être mise en avant. Les pensées, les opinions, les systèmes sont énergivores, parfois épuisants. Valent-ils la peine d’être engendrés ? Le résultat d’années de pensées sont-ils à la hauteur ?

Cioran disait qu’il passa sa vie à vérifier ce qu’il savait déjà à vingt ans, que ce fut un long et pénible travail de vérification. A l’inverse, d’autres amènent par l’auto-examen et l’introspection à un devenir soi nietzschéen ou simplement à un savoir jouir, un savoir souffrir, un savoir calmer le jeu ; mieux s’appréhender et donc se contrôler.

La vérité est-elle au bout ? Jamais. Désirs et souffrances suspendus, jouissances à son maximum, l’impermanence du tout est là gravée à jamais dans chaque être.  L’absolu est le silence ! Et chant d’oiseaux, bruissement d’arbres, spectacle de la nature. Plus de bruit est fait, moins le cosmos est en harmonie. L’Humain est fait pour le silence. Il est fait pour penser en silence. Se tenir éloigné de la civilisation. Le cœur de son monde, de son fondement est la forêt. Jamais pareil sentiment de quiétude n’émane de l’être une fois jeté dans la forêt ; Thoreau et Emerson ne l’ont que trop bien montré. Et puis tout le monde a fait l’expérience d’une énergie grande et nouvelle au contact de l’air forestier, de son paysage, de son atmosphère. On y a envoyé beaucoup d’hommes épuisés, et sans doutes y sont-ils encore envoyés aujourd’hui.

Le silence, la santé, un peu de travail, un potager, pas de panneaux publicitaires, quelques philosophes de grandes pensées, du temps, beaucoup de temps, de bons poumons, l’une ou l’autre activité créatrice.

Le silence enrobé du chant de la nature ; la plus grande musique du monde. La plus grande des forteresses est dans la forêt, loin de la fureur des civilisations.

A mi-hauteur, scrutant l’absurdité de la vie, allant et venant, maitres de notre destin. Affutant notre pensée, abreuvée par le silence.

Plus fort encore.

Nous devons tant au silence.

Gaieté

Les cercles de l’enfer se meuvent,

dans un mouvement circulaire.

Et nous, qui nous sommes placés au-dessus de tout,

n’en sommes que les rouages.

Vous êtes-vous purgés de toutes vos peines ?

Non. Bien sûr que non.

Il y a celles venues et celles à venir,

encore.

 

Avez-vous accepté que toute la gaieté mise en avant n’est que paravent ?

un mauvais jeu d’acteur.

Peut-être, peut-être pas ?

Acteurs,

il ne s’agit pas là de jouer un rôle,

mais d’être le rôle.

D’effacer le rôle.

De n’être que gaieté.

 

Folie,

dans le purgatoire !

 

Vous n’êtes que vous-mêmes,

mortels !

Terreau

On ramasse les bris de rêves

par terre.

On les entasse dans des espaces

mortuaires.

 

Tels des jouets d’enfants usés, défigurés, oubliés

ils demeurent.

 

Ils se fondent, se soudent, brulent.

 

Jusqu’à Incubation.

 

Et si la Providence, la force de caractère,

affleurent .

 

Vient alors la Détonation.

 

Sonnant réveil de la fière, grande, et

Majestueuse volonté.

 

Grand devenir soi.

Extrait

Il serait infantile de parler de liberté totale mais plutôt d’une sensation, d’un sentiment de liberté totale. Une liberté résignée. Venant d’un découpage, d’un tri, d’un auto-examen entre ce qu’il peut et ne peut pas, ce qu’il doit et ne doit pas. Une introspection face à soi et au système donné. Face à ses prétentions et ses propres possibilités. L’Homme du ressentiment nietzschéen vient de là ; de la frustration de n’être ce qu’il aurait voulu être et de n’avoir ce qu’il veut. Un monde qui n’est pas à son image. Un moi fuyant vers un néant destructeur.