Extrait

Il serait infantile de parler de liberté totale mais plutôt d’une sensation, d’un sentiment de liberté totale. Une liberté résignée. Venant d’un découpage, d’un tri, d’un auto-examen entre ce qu’il peut et ne peut pas, ce qu’il doit et ne doit pas. Une introspection face à soi et au système donné. Face à ses prétentions et ses propres possibilités. L’Homme du ressentiment nietzschéen vient de là ; de la frustration de n’être ce qu’il aurait voulu être et de n’avoir ce qu’il veut. Un monde qui n’est pas à son image. Un moi fuyant vers un néant destructeur.

Éternelle gaieté de l’enfance

Par cet enfant Céleste, il me souvient que jamais, même aux prises de douleurs, je ne dois perdre ma capacité de gaieté et d’émerveillement face à la vie, au monde. Je sais que le chemin est ardu, que la plus grande charge mentale vient de la douleur physique, celle qui évacue le sujet du monde ataraxique en le tordant vers un monde infernal, celle qui empêche la capacité d’apprécier le pur instant présent, à exercer l’extase spontané, à se fondre dans le cosmos. Je sais qu’il est extrêmement compliqué de faire avec, surtout lorsque le mal est vif. Et même ; la plus petite douleur, une mauvaise phase de digestion, une ampoule aux pied, grippent la mécanique du moi léger, nous poussent hors de l’état de complétude.

Pourtant, je jure que le maximum est et sera fait de ma part.

Que ma vie, et ma pensée seront de véritables tableaux de gaieté.

Un déroutant impressionnisme d’irréalité.

Que dans les plus beaux moments, tapis dans l’ombre, ces instants de désolation me suivront de prêt pour me rappeler que non, un état de sérénité physique n’est pas commun, n’est pas chose normale, chose logique, chose due.

Qu’il est merveille.

Pure merveille de l’instant.

Que mon esprit se délecte de cet état, qu’il communie en symbiose avec le grand tout.

Là est le plus grand combat : souffrir avec le sourire – jusqu’à ne plus souffrir.

Côtoyer l’impossible.

Marteau

– Ce pauvre garçon n’a rien grande chose. Pourtant, il donne l’impression d’être le plus riche des hommes.

– Voyez donc, cela saute aux yeux. Il ne possède rien. Il n’est donc attaché à rien. Sa liberté est là. Il est lui-même. Voguant vers rien d’autre que le rien.

– Mais alors, allons vivre dans un cabanon !

– Cela n’est si simple. Être dans un état de gaieté permanent, se contenter de peu, demande sérieux et rigueur dans la légèreté d’âme. C’est un sport de combat. Il faut avoir énormément philosopher, et au marteau, pour être comme tel.

– Le but d’un philosophe n’est-il pas de nous faire grandir et non pas de nous faire sentir si petits !?

– Il n’y a aucun but à rien sauf dans ce nouveau sport venu d’Angleterre, je crois qu’ils le nomment Soccer si je ne m’abuse. Mais bref, allons chercher un marteau, il se peut qu’un miracle advienne.

– Saletés de philosophes !

Dieu n’est pas mort, son cadavre bouge encore

Alors que les barrières étaient tombées, qu’il avait la libération en point de mire, il a échangé ses chaînes, contre d’autres, bien plus vaniteuses. Il est allé vers le rien, le néant.

Le céleste n’était plus, et une partie de lui-même non plus.

Il aurait pu transformer ce vide de pensées, de sens, en le contre-balançant avec un travail de réflexion sur le monde, en plaçant la culture au centre. Il avait tous les outils technologiques en mains pour cela. Il ne l’a pas fait. Il a préféré s’abêtir dans l’instantané, il a préféré utiliser le peu de temps dont il disposait à ingurgiter des informations abrutissantes jetées en masse ça et là dans le tourbillon médiatique. Dans le fond, ce ne serait pas vraiment grave, s’il appréciait sa vie, chose dont il n’est pas sûr.

Paradoxalement, il est son propre Dieu, et ne crée rien, il conspue, pleure sur son propre sort, alors que les voies lui sont ouvertes. Sans doutes, est-il devenu paresseux. On pourrait ne pas lui en vouloir d’ailleurs, très longtemps on lui a dicté ce qu’il devait faire, penser, et à cette époque il n’était sûr d’être heureux non plus.

Le divertissement est chose facile, c’est bien pour cela qu’il existe, pour alléger l’existence, pour reposer l’esprit se dit-il.

Mais, qu’il prenne garde, le repos du guerrier est une chose, le repos du paresseux en est une autre. Tandis qu’il s’affale dans son confort, que sa pensée devient de plus en plus molle, qu’elle perd en consistance, d’autres saisiront l’occasion pour lui dire avec véhémence et certitude que face au néant, eux ont la solution. Qu’il devrait leur laisser le plein commandement de la société, et que tout ira beaucoup mieux.

Si cette direction est prise, il ne pleura pas sa chance gâchée mais plutôt la situation dantesque. Il pleura pendant que les derniers bastions de son Humanité se retrouveront écrasés par des êtres pires que lui encore.

La liberté de penser est étouffée par la bassesse lyrique (défaut du langage amenant à un défaut de pensée) d’une grosse partie du peuple, et cela le restera tant que les pré-surhommes (l’homme en quête d’Humanité) resteront de gré ou de force dans l’ombre.