Fata Morgana

Toute la différence est dans l’être et le faire. Faire le poète. Être poète. Ce n’est pas un passe-temps. Une gentille lubie. Chaque grade se mérite. Ce n’est pas une histoire de succès mais d’impératif, de pression, de vie ou de mort.

Tant de fois je suis mort pour arriver à écrire une phrase qui vaille la peine d’avoir été écrite. Car les grands écrivains, les grands poètes, les grands philosophes, sont des totems, qui de leur superbe nous toisent et se rient de nous.

Ecris mon petit.

Ecris ma petite.

Furie du damné

En ce début d’année, aucune mièvrerie ne me vient à l’esprit. Avec le temps passant, j’ai pu faire l’amer constat que les bons sentiments ne suffisent pas. Les bonnes paroles, les résolutions…

Il y a bien de nombreuses forces qui jouent avec et contre un Homme. En cela, avoir un vœu le plus cher, donner le maximum pour l’atteindre n’est pas suffisant. Il y a un espace entre l’énergie donnée par la personne et la réception de celle-ci.

Le plus grand traquenard est là. Que tout ce que vous donniez ne soit qu’un cri dans le désert ou pire que vous vous réjouissiez de vos actes avec des inconséquents. Combien se donnent l’apparence de grands écrivains, de grands artistes, d’être formidables, à surjouer devant une foule de crédules, bassinée à la culture de masse. Qui ne savent même imaginer ce qu’est l’impératif de la pensée, de la création, de ce qu’elle implique comme souffrances et pressions mentales, et ce journalièrement.

Puis lorsque la logique médiatique, marketisée, et plus profondément la logique vaniteuse est démasquée. Il ne reste rien de l’anima artistica. Ce n’était là que du divertissement. Comme la plupart des fruits de notre époque; vide de nutriments.

Beaucoup de grands artistes sont morts jeunes.

Ils avaient bien trop à dire pour ce monde-ci.

On préfère l’image du vrai au vrai, elle est bien plus confortable.

Le vrai artiste est avant tout un damné.

Sa propre damnation démultipliée par son environnement, de ce qu’il lui donne ou ne lui donne pas.

Un cri puissant dans le Néant.

Le livre du monde et de mon être

Cette belle expression ici apposée en titre est tirée du livre « Siddhârta » d’Herman Hesse.

Elle m’a frappée ; tout ce que j’ai fait depuis ma naissance peut se résumer à cela. Et c’est simplement la suite, les effets, ce que l’on appelle le sens utilitaire qui n’a pas répondu totalement à mon labeur, à mes attentes, qui m’ont déçues. Il fallait s’en détacher de ses attentes, et je le sais depuis longtemps.

Comme Nietzsche le disait si bien, il faut éviter de penser après un travail exténuant car à ce moment, quand la chape de plomb de la fatigue vous tombe dessus, on peut très vite penser très durement, très froidement, mortellement, tomber dans des affres sans fin de tristesse, quelque chose de physiologique se joue dans le corps, je pense. Ce que Cioran vécut en étant privés de sommeil. Mais le doute demeure, si j’étais dans une situation économique confortable, qui me permettrait de créer infiniment. Aurais-je toujours cette envie, cette furieuse envie, dévorante envie ? Je ferais sans doutes des choses plus douces, certainement. Soit.

Cette année fut très laborieuse. J’ai énormément travaillé, j’ai peint énormément, près de 80 toiles. J’ai aussi continué à écrire, envoyer mes manuscrits ça et là, sans succès. J’ai aussi très peu d’appui, donc je me trouve dans une extrême solitude, c’est-à-dire que je n’ai personne, pas de réseau, personne avec qui partagé réellement l’effervescence de la création, et cela joue sans doutes aussi. Soit.

Cela ne m’empêchera pas de continuer non plus. J’accepter d’être ce que j’ai toujours été ; un wagon fou dans des montagnes russes qui cliquotent de toutes parts.

Il ne suffit que d’un geste.

Que d’une rencontre.

Que d’une seconde,

pour que les ténèbres ou le sublime adviennent.

Mais il me souvient que cette vieille force, celle qui fait la vie décidera du moment, ne dépend pas entièrement de moi. Non. Autre chose. Il y a autre chose. Oui.

Souffle vital, ne me quitte pas.

Fais juste en sorte que je puisse encore brandir ta grandeur quelque temp encore.

Que fièrement au moment de ma mort, je puisse me dire le sourire aux lèvres.

« J’ai été autre chose qu’un surnuméraire ».

 

Autoréalité : le spectacle est terminé.

Tout cela ne paraitra être qu’un divertissement, un divertissement parmi tant d’autres. Au mieux une série B de série B. Quelque chose qui servira à alourdir ou alléger l’âme du lecteur, ou du voyeur. C’est au final la même mécanique que les drames à la télévision, la satisfaction de ne pas en faire partie et la tristesse pour ceux qui en sont. Comme une nappe électronique douce et grave à la fois, avec ce fond de basse qui tient le sujet dans la langueur et la stridence du clavier qui l’électrise. C’est un peu ça. Un spectacle de plus. Celui d’un homme qui perd pied. D’une âme de poète brisée par la finance. Par l’impossibilité de publier son ouvrage chez un éditeur sérieux et dans la même dynamique, de trouver une galerie assez professionnelle que pour espérer vendre régulièrement. Une histoire tellement banale. Toole nous a déjà montré l’exemple.

La liberté, la recherche de cette liberté. Est-elle une chimère ? Souvent je me dis que je devrais écrire un vrai roman, avec une histoire qui se tient, quelque chose de vendable…mais je ne le peux non plus. Je le voudrais mais je ne le peux. Je suis condamné à la misère, mon âme.

Et puis tous ces artistes que j’affectionne sont morts depuis longtemps, je vis entouré de cadavres, de suicidés, d’overdosés. J’aurais dû réussir mes deux tentatives avant ma trentaine. Je me dégoutais tellement de ne rien avoir produit, de ne rien avoir fait, que je n’ai pu aller au bout. Sans doutes, me donnais-je une chance. Une façon de vérifier ma médiocrité sans-doutes ou de la pure couardise. Est-ce cela que de Staël ressentit ? Une fois sa lourde charge de travail accompli, ses génales visions venues et vécues, il se dit que rien ne put être plus grand. Il aimait l’Art plus que lui-même. Il avait réussi assez jeune à couper cette laisse. Génial insoumis. Comme tant d’autres artistes encore. Je pense que là est le moteur, l’anima de l’artiste, du vrai ; cette impératif qui fait exploser toutes les autres considérations. C’est fondamental. Le génie vient de là. De son impétuosité. De sa vision.

Et moi, je ne peux plus me regarder. Ni même me tuer. J’espère juste les rejoindre le plus vite. J’ai osé croire qu’enchainer les tableaux allait suffire. Qu’écrire allait aussi suffire. Qu’être productif était la solution. J’avais oublié le génie. Je n’en avais pas suffisamment.

Que ce piètre spectacle, ce mauvais jeu d’acteur se termine une bonne fois pour toute.

Il y aura bien d’autres choses pour vous divertir.

La détresse, implacable détresse, a bel et bien gagné.

Au diable la poésie.

Au diable la philosophie.

Au diable la peinture.

Seule la mort tient ses promesses.

Pauvre pitre.

Enfer et Paradis

Ce bris, cette fêlure, celle qui emporta loin l’enfant de ses belles contrées, qui révoqua à tout jamais ce qu’il peut attendre de beau de la vie. Mélancolie installée avec l’impossibilité de la légèreté. Tout devient grave. Tout est une bataille. Le lustre et la splendeur des objets, de soi, du monde, disparus. Enfoui dans le passé déjà.

Mais qu’en est-il de celui qui jamais ne connu le paradis de l’enfance, de son lieu, de sa famille, de lui-même ?

Il se bat toujours pour atteindre ce Paradis que jamais il ne connut, il a encore au moins la chimère de l’absolu. Là est la force de celui qui jamais ne vécu une enfance apaisée, douce, belle, aimante. Celui que l’anxiété et la laideur des adultes vint broyer dès le plus jeune âge. Ce curieux mélange qui, je le pense, doit exister chez certains, donne une force impétueuse. Mais elle est souvent contrebalancée par la mélancolie d’avoir connu l’enfer, de ne pas avoir été aimé.  Ce qui le tétanise aussi.

L’un pleure ce qu’il a perdu, l’autre ce que jamais il ne connut. Mais leur différence se situe, sur la possibilité. Chez l’un, impossibilité, ange déchu. Chez l’autre, possibilité, absolution.

L’un ne voudra effacer ce qu’il a connu, ce grand Paradis, ce qui l’empêchera d’en construire un nouveau, d’aller vers l’apaisement. L’autre voudra l’effacer, et s’il y arrive, tout lui sera permis.

La route est la même, seul le chemin diffère.

Summum bonum

Le véritable summum ?

Surfer sur le Néant.

En rire avec provocation.

Ils inventèrent des arrières-mondes, le poids du réel courbait leur échine.

Après cela, ils bombèrent le torse, ils se dirent grands et intelligents, spirituels.

La Vérité, leurs petits livres disaient la vérité, alors ils connurent la vérité.

Tous satisfaits d’être dans la Vérité.

Ne pouvant plus atteindre le sommet des sommets.

Doutes et vérités.